1°) Déficience visuelle

10 0 0
                                        


Expliquer la perception des aveugles de naissance à des personnes voyantes était aussi simple que de décrire une couleur inexistante.

Souvent, les gens me prennent en pitié en pensant que je vis très mal cette "déficience visuelle" alors qu'il n'y a pas de quoi. Contrairement aux personnes devenues aveugles après avoir déjà expérimenté la vision, je ne ressens aucun manque puisque c'est quelque chose que je n'ai jamais vécu.

Autre idée reçue : pour se mettre à la place d'un non-voyant, il suffit de fermer les yeux. Or, le noir que vous pensez percevoir est en fait la couleur de vos paupières, une chose qu'on ne peut différencier nous les aveugles puisque ces nuances nous sont inconnues. Alors comment voyons-nous le monde ?

Pour ma part, j'évolue dans un univers parsemé de détails minuscules qui peuvent vous sembler complètement insignifiants comme une vibration, une odeur, un son ou une sensation. Tout cela me permet de constituer une maquette géante qui se met à jour au fil de mes découvertes... qui ne vont pas plus loin que ma chambre d'hôpital désormais.

Car oui, si je ne vois aucun inconvénient à être née avec ce présumé handicap, l'accident qui suivit n'arrangea guère les choses. J'avais 12 ans à l'époque. Mes parents m'accompagnaient tous les jours au centre pour jeunes aveugles et suivaient avec attention mes progrès. Ils étaient toujours attentionnés et bienveillants envers ma personne, ce qui n'était pas du goût de ma grande soeur. Celle-ci feignait d'être gentille avec moi seulement lorsque les parents étaient à proximité mais dès qu'ils avaient le dos tourné, elle prenait un vilain plaisir à m'en faire voir de toutes les "couleurs" comme vous dites. Autant vous dire que ce mot ne m'inspirait pas confiance...

Je ne disais rien puisque je passais la majeure partie de mon temps aux centres où je pouvais échanger avec des personnes comme moi et puis, je n'aimais pas les conflits.

Enfin, arriva ce fameux jour. D'après la radio, un orage était prévu dans la soirée. Comme d'habitude, mes parents vinrent me chercher après leur boulot vers 18h. Je m'étais assoupie pendant le trajet après avoir écouté passer 3 chansons entrecoupées par des publicités sur la chaîne Skyrock. Puis d'un coup, des coups de klaxons et le bruit strident d'un crissement de pneus me firent reprendre conscience rapidement. Aussitôt, mon corps sentit passer les vibrations qui secouaient la voiture toute entière. L'impact m'avait coupé la respiration avec une violence inouïe et c'est sans doute une douleur qui restera à jamais gravée en moi.

J'étais dans un tel état de choc que j'avais encore du mal à réaliser ce qu'il se passait jusqu'à ce que je sentis un liquide poisseux couler le long de mes tempes. Mon corps refusait de se mouvoir. J'appelais mes parents mais un silence de mort me répondit. Malgré tout, je continuais jusqu'à épuisement avant de sombrer dans l'inconscience.

Dès mon réveil, de nouvelles sensations m'envahirent : un bruit de table roulante se déplaçant sur un sol carrelé, des pas effectuant de rapides va-et-viens dans la pièce, des voix inaudibles sonnant comme un bourdonnement sourd et l'élément le plus déterminant, une odeur de désinfectant mélangée à celle de médicaments. J'étais donc dans un hôpital et probablement sous anesthésiant.

Après des soins intensifs qui ont duré plusieurs jours, j'appris la mort de mes parents en même temps que ma paraplégie des membres inférieures et, cerise sur le gâteau, j'allais être mutée dans un autre hôpital par raison de sécurité car le reste de ma famille semblait assez "remontée" par la nouvelle.

C'est à ce moment-là que j'ai commencé à haïr mon destin et à développer un "don" assez particulier.

Les plus connus sont les aveugles prodiges en musique ou en chant mais ce n'était pas vraiment mon cas.

Ah la musique... Honnêtement, je pourrais en écouter des heures et des heures sans jamais me lasser mais bizarrement, lorsque que l'on me mettait un instrument sous la main ou que l'on me demandait de chanter une mélodie, mon cerveau faisait un blocage instinctif. Cet art ne m'était probablement pas destiné et puis juste écouter me convenait parfaitement.

Bref, moi j'étais plutôt dans les hallucinations auditives... Et pourtant, je vous assure que ma santé mentale se porte très bien !

Mais comment fais-tu pour différencier les personnes qui te parlent dans la réalité et tes voix intérieures, me diriez-vous ?

Ma réponse va vous sembler complètement farfelue mais je distingue les auras. Un jour, quelqu'un m'avait expliqué cette notion et cela m'a semblé être le mot approprié pour décrire cette situation.

De plus, la voix en question résonnait directement dans ma tête un peu comme écouter une chanson en 8D tandis que lorsqu'on me parle directement, la voix provient seulement d'une seule direction puisque les rares visiteurs que j'ai, évitent de se déplacer autour de moi afin d'éviter de me perturber.

Cette voix mystérieuse (appelons-la X) arrive de manière inopportune, à n'importe quel moment de la journée (souvent le plus gênant), ce qui fait que je passe pour une folle devant le personnel de l'hôpital à parler toute seule dans mon coin.

Au début, cela m'agaçait mais au fil du temps, je me rendis compte qu'elle m'était plutôt de bonne compagnie. Peut-être devrais-je dire "il" puisqu'il s'agissait d'une voix masculine assez douce et claire. X adorait me raconter des histoires fantaisistes sur les anges et les démons. Grâce à ses descriptions extrêmement précises et incroyablement vivantes, j'arrivais à m'en faire une assez bonne représentation mentale. Cela m'a paru très perturbant au premier abord mais ce "monde imaginaire" qu'il dépeignait à travers de simples mots s'était superposé à ma réalité.

Cette personne était devenue une sorte d'ange gardien pour moi et m'a permis de "voyager" dans une multitude d'univers sans jamais bouger de mon lit.

Je ne savais rien de lui. Il tenait à garder son identité secrète jusqu'au jour où l'on pourra se voir réellement. A chaque fois que je lui posais la question, il me répondait toujours que le moment n'était pas encore venu.

Six ans ont passé depuis et j'attends toujours. Rien de spécial ne s'était passé "physiquement" (si on excepte la puberté d'après le monsieur qui s'occupe de ma rééducation) mais beaucoup de choses s'étaient développées "mentalement". J'ai appris à démêler le vrai du faux juste à l'intonation et à avoir une image instantanée de la personne devant moi juste en me fiant à sa démarche, sa voix ou encore son grain de peau.

Par contre, le fait de ne pouvoir sortir que très rarement à cause de ma paralysie me plombait  le moral. Et ce poids ne faisait que s'accentuer davantage au fil du temps. Malgré les paroles réconfortantes de X je ne pouvais m'ôter cette question de la tête : "Dans quel but une infirme comme moi ne pouvant rien faire de sa vie est-elle née ?"

Les yeux de l'âmeWhere stories live. Discover now