Nous tombons, au début du Philèbe, sur une conversation qui vient de finir entre Socrate et Philèbe, où ils ont affronté leurs idées respectives sur ce qui doit être le but de la vie humaine, sur le souverain bien. Philèbe a soutenu qu'il consiste dans le plaisir, Socrate, dans la sagesse et l'intelligence. Comme Philèbe est buté à son idée, Socrate s'adresse à Protarque, ami de Philèbe, moins entêté que lui, pour continuer la discussion. Socrate et Protarque conviennent de ne pas l'abandonner avant d'avoir reconnu si c'est le plaisir ou la sagesse qui est la fin que nous devons nous proposer, ou si c'est dans un autre genre de vie qu'il faut chercher le vrai bien de l'homme.
La méthode à suivre
Pour en juger, il faut au préalable étudier la nature du plaisir et la nature de la science et de la sagesse. Tout en étant un, le plaisir est multiple, c'est-à-dire qu'il comprend plusieurs espèces, et il en est de même de la science. Les éristiques, il est vrai, nient que ce qui est un puisse être multiple ; mais leurs arguties ne méritent pas qu'on s'y arrête. Toutes les choses qui existent sont issues de l'un et du multiple, et la nature a uni en elles le fini et l'infini. Il y a dans chacune une idée qu'il faut chercher d'abord : c'est le genre, τδ έυ ; puis dénombrer les espèces (πολλά) contenues dans le genre, pour arriver enfin aux individus qui sont une infinité (άπειρα). C'est ainsi que la voix, qui est une, comprend plusieurs espèces de sons, le grave, l'aigu, le moyen, et que ceux-ci à leur tour se décomposent en un grand nombre d'éléments. Cette manière de procéder est ce que nous appelons aujourd'hui la méthode analytique. Si, inversement, on remonte des individus à l'idée, c'est la synthèse. Dans la synthèse, comme dans l'analyse, il faut que les énumérations soient complètes, si l'on ne veut pas s'exposer à de graves erreurs. Ce n'est pas la première fois Platon explique sa méthode. Il en avait déjà maintes fois exposé les principes, par exemple dans la République (454 a sqq. et 534 b sqq.), mais surtout dans le Phèdre (265 d-e), dans le Parménide (129 b sqq.), dans le Sophiste, (253 d-e) et dans le Politique (262 b et 285 a). En particulier, les célèbres dichotomies du Sophiste et du Politique nous font voir avec quelle minutie on appliquait à l'école de Platon les principes relatifs à l'analyse des espèces.
Les trois caractères du souverain bien
C'est suivant cette méthode qu'il faut chercher si le plaisir et la sagesse comportent des espèces, quel en est le nombre, quelle en est la nature. Mais Protarque ayant déclaré qu'une telle analyse est au-dessus de ses forces, Socrate confesse qu'elle n'est pas nécessaire, s'il est vrai, comme il l'a entendu dire, que le souverain bien ne réside ni dans le plaisir ni dans la sagesse, mais dans un autre genre de vie. En ce cas, le plaisir ne pourrait plus prétendré à la première place, et il n'y aurait plus besoin de le diviser en espèces.
Ainsi, après avoir expliqué tout au long sa méthode, Platon renonce aussitôt à l'appliquer. Il y a de quoi s'en étonner, d'autant plus qu'il la reprendra plus loin et en fera la stricte application au plaisir et à la science. Il a oublié de nous dire que cette application n'était que différée. C'est une négligence qui peut à peine s'excuser par la liberté d'allure de la conversation.
Si nous renonçons à analyser, du moins pour le moment, les différentes espèces du plaisir et de la science, entendons-nous, dit Socrate, sur les trois points suivants. Le bien, en lui-même, doit être parfait, se suffire à lui-même et être désirable pour tout le monde. On s'est étonné aussi que Platon se contente d'affirmer, sans autres preuves, que le bien doive réunir ces trois conditions. Il a sans doute considéré que la chose était évidente par elle-même. Aristote a fait de même, et, bien qu'il ne soit pas d'accord avec son maître sur la nature du souverain bien, il admet, lui aussi, que le bien doit être parfait, souhaitable par lui-même, et non en vue d'autre chose, et qu'il doit se suffire à lui seul. (Éthique à Nicomaque, I, 6, § 12.)

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Platon
Non-FictionVoici un recueil d'écrits de Platon. Le recueil contiendra les textes suivants : Apologie de Socrate, Criton, Phédon, Le Sophiste, Le Politique, Philèbe, Timée, Critias, Théétète, Protagoras, Gorgias, Ménexène.