Chapitre 15 • Poussière de Lune

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Je me sens comme un poisson clown pris dans une anémone.

Non ; je me sens comme du plancton pris dans un poisson clown, pris dans une anémone, prise dans un vivaneau, pris dans un barracuda, pris dans un crocodile de mer, pris dans requin-tigre, pris dans un filet de pêche.

Dans quel pétrin je me suis encore fourré.

Inutile de me creuser les méninges pour me dépêtrer de cette situation, j'en ai déjà trop fait. Tant pis pour ma honte, j'attrape au vol la première idée qui me passe par la tête. Le dos vouté, les bras tendus et les sourcils relâchés, je navigue à travers la pièce. En faisant preuve du plus grand naturel possible, je relâche le carnet qui s'échoue sur le coussin coquillage de la chaise de bureau. J'exerce un demi-tour puis d'une vitesse semblable à celle d'une tortue de mer, je m'approche de l'étagère centrale.

Suis-je convaincante ? Je l'ignore. Mais j'ai tout intérêt à l'être.

Merlin reste béat, il dépose un verre d'eau sur la table de chevet. Je suis soulagée qu'il soit de l'autre côté de la pièce, même si je préféreraisqu'il soit de l'autre côté de l'équateur. Sur l'étagère en bambou, je saisis le premier objet qui me tombe sous la main ; une boule à neige dont le camaïeu cobalt met en relief le nom 'Sydney' à la façon d'une montagne qui émerge de l'eau. Représentés au centre de la sphère, se trouvent Harbor Bridge et ses autres attractions touristiques enveloppées de plage. J'ignore pendant combien de temps je compte me donner en spectacle, mais lorsque je m'apprête à entamer un nouveau voyage, la boule à neige à la main, Merlin se jette sur moi. Il faut croire que mon jeu d'acteur n'est pas si mauvais car à l'instant même où le blond m'agrippe l'épaule, je suis toute autant secouée que Morphée à son réveil.

Personne ne lui a dit qu'il ne faut jamais réveiller un somnambule ?

Je prends une profonde inspiration. Le contact de ses paumes chaudes sur le sommet de mes épaules me fait peu à peu vaciller lorsque le contrepoids se disperse. Heureusement, mon naufrage n'est que de courte durée avant qu'une vague de fraîcheur effleure ma paume dénudée. Ses yeux rencontrent les miens, la boule à neige regagne sa place.

— Où... Où suis-je ?

Cliché ?

Ouais, bon, OK, j'avoue que je vous ai habitué à mieux.

Plâtré dans une posture stoïque, Merlin demeure silencieux. La pièce est emplie d'une tendre accalmie que j'ai l'impression que ce serait un crime de respirer un peu trop fort.

— Merci pour la sieste, c'était franchement sympa, j'ai dormi comme une marmotte !

J'ignore si se regarder dans le blanc des yeux fait partie de ses passe-temps favoris, mais c'est loin d'être le cas me concernant, je ramasse ma couronne de fleurs et enfile mes ailes. Lorsque je me redresse, Merlin a le doigt pointé sur la baie vitrée entrouverte, les yeux glués sur ma personne.

— Tu veux que je sorte d'ici ? T'as raison, excuse-moi ! Loin de moi l'idée de violer ton intimité, je vais m'en aller...

Je ne sais pas si c'est mon instinct qui me dit d'en faire des caisses, mais j'ai le sentiment que le moindre silence me réduit en poussière. Je n'ai pas d'autre choix que de le tenir en haleine pour l'empêcher de dégainer son balai. Je suis sur le point de franchir le seuil de la baie vitrée quand le rugissement d'un phacochère tinte la pièce.

Aller Katounette, juste un bisou, je te promets d'être sage comme une image après !

Rudy.

Je n'aurais jamais cru dire ça un jour mais alléluia, mon sauveur est arrivé. Sa délicatesse résonne à travers le couloir, tandis qu'une seconde paire de pas s'ajoute à l'équation.

Blue as the SkyOù les histoires vivent. Découvrez maintenant